mercredi 30 décembre 2020

Accordo de Luciano Berio

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Ah oui, sept ans quand même, de frigo, pour ces Paroles gelées. 

Pour ce dégel, une rareté: Accordo, de Luciano Berio.


La première œuvre du catalogue de Berio?
Quatre chansons populaires, en 1947 (dont deux écrites par Berio lui-même).
En 1964, Folk songs (reprenant d'ailleurs ces deux chansons), en 1976, Coro et son folklore imaginaire, puis Il ritorno degli Snovidenia et ses chants révolutionnaires russes, déjà, et, en 1981, Accordo, qui utilise 4 chants populaires.
Pour 4 harmonies. Dont la taille peut varier, regroupant au moins 400 exécutants, dit la partition. Le disque des créateurs dit, alla Malher, «Mille musiciens pour la paix»..., et rassemble 7 harmonies municipales du Nord de la France. L'harmonie de Nœux-les-Mines comprend à elle seule une centaine de musiciens (dont 7 femmes, selon une photo d'époque). Une reprise à Calais en 1994 ne devait pas non plus être loin des 1000 exécutants puisque 40 harmonies y participaient! Poitiers en juin 2000 a réuni les harmonies de quatre départements.

Les harmonies (vents plus quelques percussions) sont réparties aux quatre points cardinaux, chacune avec son chef.  Un dispositif utilisé par Stockhausen dans Gruppen et Carré, sans remonter à Charles Ives et son père Georges qui aimaient désunir les orchestres municipaux. Comme chez Stockhausen, il n’y a pas de coordinateur central, chaque orchestre joue de son côté, avec son chef, en suivant strictement les durées indiquées (pas plus d’une seconde d’écart tolérée entre les groupes). Enfin, en suivant strictement..., l’essentiel est que les quatre groupes avancent à la même vitesse : un concert donné à Amsterdam en 2009 joue l’œuvre en 24’ 35’’ tandis qu’elle dure 26’ 40’’ dans le disque ici présenté, enregistré sous la direction artistique de Berio lui-même. 

Des notes tenues, des notes ou des cellules répétées, le rythme persistant des tambours, des « évènements sonores », sortes de clusters aigus, ( à 11’05’’ le premier), et plus ou moins déformés, à différents endroits de l’œuvre, quatre airs reconnaissables par tout auditeur de l’époque : l’Internationale, Bella ciao, Fischia il vento, et The battle hymn of the Republic, i.e. John Brown’s body. Fischia il vento, moins connu des auditeurs non italiens, est une chanson des partisans italiens basée sur une chanson russe d’avant guerre, Katioucha. On l’entend d’abord déformée, alternant majeur et mineur, à partir de 9’53’’, puis très claire, à 12’03’’, avant qu’enchaîne Bella ciao, également un chant des partisans italiens. On entend ensuite The battle hymn, un hymne de la guerre de Sécession, auquel s’enchaîne malicieusement l’Internationale, chant révolutionnaire créé pour la Commune de Paris et qui était jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale l’hymne de l’URSS.
À plusieurs endroits, Berio laisse aux musiciens le choix d’une mélodie de leur répertoire, dans une tonalité fixée. On entend ainsi entr’autres Le p’tit Quinquin, berceuse emblématique du Nord de la France.
L’œuvre s’achève « par un lâcher de colombes ou de tracts portant des citations sur le thème de la Paix ». 

Le choix de quatre chants liés à la révolte, la résistance, pour évoquer la paix s’explique probablement par le fait que ces chants sont aussi liés à la gauche, particulièrement communiste, elle-même promotrice de la paix dans le monde. Avec toutes les contradictions attenantes, l’URSS étant par exemple depuis un an en guerre contre la résistance afghane.
Ces morceaux sont tellement emblématiques qu’avant lui, ses amis Bruno Maderna et Luigi Nono les ont déjà utilisés. Fischia il vento par Maderna dans les Quattro lettere, une des lettres ayant été écrite par un partisan, Fischia il vento, l’Internationale et Bella ciao par Nono dans Al gran sole carico d’amore. Nono et Maderna étaient membres du Parti Communiste Italien, Berio se contentant de voter communiste. Dans sa présentation (cf ci-dessous), Berio compare Accordo à un "festival dell’Unità". Les « festival dell’Unità » étaient des fêtes organisées chaque année par le Parti Communiste, l’été, dans de nombreuses villes, petites et grandes, de toute l’Italie. Des fêtes de l’Huma décentralisées….
Accordo est d’ailleurs une commande de l’ASSERCAM, l’Association d’Étude pour la Coordination des Activités Régionales Musicales, à l’initiative de Maurice Fleuret pour le festival de Lille qu’il dirigeait depuis quatre ans. Au moment de la création de l’œuvre, Maurice Fleuret vient d’être nommé directeur de la musique et de la danse au ministère de la Culture du gouvernement socialiste de Pierre Mauroy, premier ministre de François Mitterrand.

La création eut lieu au Festival de Lille de 1981, le 22 novembre. La création italienne au Septembre musical de Turin de l’année suivante fut également assurée par les mêmes harmonies, enregistrées en 1983 sous la direction artistique de Berio. Curieusement, l’éditeur de la partition, Universal, donne Assise, le 30 mars 1980, comme lieu et date de la création. 


Selon G. Fontaine, directeur et historien de l’Harmonie Municipale de Nœux-les-Mines : « En 1981, l’harmonie municipale était de nouveau choisie pour une seconde création mondiale avec d’autres formations musicales régionales : «Accordo» de Luciano Berio. Cet événement nous permit, le 18 septembre 1982, de nous produire sur la Piazza San Carlo à Turin, en Italie, lors d’un voyage inoubliable, d’abord pour un concert de notre société sous la direction de M. G. Fontaine (à 20h) puis, à 22h, l’interprétation d’Accordo Mille musiciens pour la paix » sous la direction du compositeur italien Luciano Berio. M. G. Fontaine dirigeait le groupe « Ouest » composé des musiciens des harmonies d’Aire-sur-la-Lys, de Saint-Omer et de Nœux-les-Mines. Le 4 février 1983, à Haubourdin, les harmonies d’Aire-sur-la-Lys et de Nœux enregistraient « Accordo » pour le groupe « Ouest ». Le chef dirigeait avec un casque en liaison directe avec le camion d’enregistrement dans lequel avait pris place le compositeur italien. Le 10 février 1983, l’harmonie municipale réalisait son premier enregistrement seul sur disque noir avec le concours de l’ASSERCAM: « Accordo – Mille musiciens pour la paix – avec Luciano Berio ». La présentation officielle aura lieu à la salle Georges Brassens le 23 septembre 1983. »



Le site « officiel » de Berio, comprend une présentation par lui-même:
« Accordo, pour quatre groupes avec un nombre illimité de musiciens, n'est peut-être pas un morceau à jouer en concert. Mais c'est beaucoup de choses différentes : c'est une rencontre, une structure de gestes, un accord qui prolifère et génère des situations toujours changeantes ; c'est la combinaison et la mise en perspective, mobile, d'éléments musicaux extrêmement simples et familiers ; c'est un petit hommage à un grand désir de paix dans le monde ; c'est une paraphrase ; c'est un "festival dell’Unità" ; c'est une transformation acoustique ; c'est une mélodie ; c'est un hommage aux musiciens des harmonies, qui se retrouvent ensemble le soir et oublient la fatigue d'une longue journée de travail. Accordo est aussi une œuvre expérimentale dans laquelle j'essaie de concilier des contradictions entre des dimensions musicales apparemment inconciliables ; c'est donc une transfiguration.
Accordo est peut-être difficile à organiser mais facile à jouer ; il est fait de discours simples et concrets pour des interlocuteurs idéaux qui voudraient embrasser le monde ; il y a donc un espoir... »

Cet enregistrement, rare, ne figure pas dans la discographie publiée sur ce site.


Luciano Berio,
à peu près à cette époque

Illustrations : Luisa Curinga

Pour télécharger :

 Accordo en flac

 Accordo en mp3